Points de vue et idées reçues

Quelle est aujourd’hui la position du musée à l’égard de la colonisation ?

Le colonialisme est une forme de gouvernance qui repose sur l’occupation militaire, sur une administration autoritaire et raciste, et sur l’exploitation. Aussi le musée tient-il explicitement à s’en distancier. Il assume sa responsabilité quant à l’impact que la propagande qu’il a menée autrefois pour le colonialisme a eu sur la société multiculturelle d’aujourd’hui, et quant au message de supériorité morale et intellectuelle occidentale qu’il a promu dans le passé.

Le musée veut être un forum d'opinions et de points de vue sur la relation historique, actuelle et future avec l'Afrique centrale. À travers des articles d'opinion dans les médias belges, un certain nombre d'historiens ont fait un état des lieux intéressant de l'histoire coloniale :

 

Quel regard le musée porte-t-il sur le régime pratiqué par l’État indépendant du Congo ?

De 1885 à 1908, le roi Léopold II était le souverain absolu de l’État indépendant du Congo. Il utilisait la région comme un territoire conquis capitaliste. L’exploitation du caoutchouc et de l’ivoire, en particulier, s’est accompagnée de violences excessives. Les guerres de conquête, l’exploitation, le travail forcé, les expéditions punitives, les déplacements de population, la désarticulation de l’agriculture, les épidémies et l’introduction de maladies inconnues jusqu’alors ont coûté la vie à d’innombrables Congolais. En outre, la natalité s’est effondrée. À défaut de données précises, il est difficile de connaître le nombre exact de victimes de l’État indépendant du Congo, mais le déficit démographique total s’élève à plusieurs centaines de milliers, voire à quelques millions si l’on en croit les estimations récentes d’historiens belges et congolais. Certains parlent même d’un tiers de la population totale.

 

Black Lives Matter

Statement du musée, 11 juin 2020

Le 3 juin dernier, l’AfricaMuseum a annoncé son soutien au mouvement #BlackLivesMatter à travers ses réseaux sociaux ainsi qu’à l’entrée du musée. En effet, le musée a été créé en 1898 comme une institution scientifique pour la diffusion de la propagande coloniale et le soutien des activités coloniales de la Belgique. Le musée a longtemps transmis des messages de suprématie occidentale, profondément ancrés dans le racisme. Nous le reconnaissons, nous l’assumons et nous estimons que la lutte contre le racisme fait partie de notre propre processus de décolonisation. Nous considérons le colonialisme comme un système de gouvernance immoral, basé sur l’occupation militaire d’un pays, une gouvernance autoritaire et raciste, et une exploitation des richesses d’un pays au profit du colonisateur.

Néanmoins, notre message de soutien au mouvement #BlackLivesMatter a rapidement été condamné par plusieurs activistes, qui le jugeaient hypocrite. Certains estimaient même que nous nous étions approprié un combat qui ne nous appartient pas, ce qui n’était évidemment pas notre intention. Nous regrettons que cette action ait heurté certaines personnes.
Nous sommes bien conscients que, de par son histoire, le musée a joué un rôle important dans la construction de préjugés sur les Africains en Belgique et en Europe. Aujourd’hui, nous estimons que le musée représente un potentiel immense en tant qu’outil de sensibilisation et en tant que forum de débat sur des thèmes fondamentaux de notre société tels que le racisme et son ancrage dans l’histoire et la propagande coloniales. Ces sujets sont des thématiques majeures de notre exposition permanente et font régulièrement l’objet d’événements au musée.

Nous sommes également conscients que le musée conserve dans ses collections des objets dont il n’est pas le propriétaire moral. Une partie des collections du musée a été acquise dans un contexte de violence, d’injustice et d’inégalité de pouvoir, notamment lors de la période de l’État indépendant du Congo. Cette histoire est également racontée dans notre exposition permanente et nous participons activement aux débats en cours sur la restitution du patrimoine culturel africain et au dialogue avec les acteurs africains concernés. Nous dialoguons de manière ouverte et constructive avec les représentants de la politique muséale et des autorités belges et africaines, ainsi qu’avec les Belges d’origine africaine. Notre politique de restitution est transparente et disponible sur notre site web. Dans ce cadre, nous avons également développé un programme de résidence pour que des scientifiques africains indépendants mènent des recherches sur les circonstances dans lesquelles ces collections ont été acquises. Le musée dispose également d’un code éthique strict pour l’organisation d’événements.

Nous tenons aussi à rappeler que l’ensemble de statues, au milieu desquelles un buste de Léopold II, et qui se trouve en face du musée, ne relève pas de notre compétence, mais de celle de la gestion du parc. Néanmoins, le musée a entamé, depuis le début du 21e siècle, un processus de décolonisation et il nous semble essentiel de contextualiser les statues de personnages controversés de la période coloniale, comme Léopold II. Dans ce contexte, nous encourageons les autorités locales à engager un dialogue avec les communautés pour lesquelles ces statues représentent un symbole fort et douloureux de la période coloniale. Ainsi, le musée prend l’initiative de discuter de l’avenir non seulement du groupe de sculptures dans le parc mais aussi d’autres représentations coloniales dans la commune de Tervuren avec les autorités compétentes.

Nous espérons que ce message témoigne de notre soutien au mouvement contre le racisme et nous regrettons que nos publications aient heurté certains d’entre vous.

 

Quelle est la position du musée à l’égard de la restitution du patrimoine culturel africain ?

La plus grande partie du patrimoine artistique africain se trouve dans des musées et collections privées occidentaux.
Les collections du MRAC ont également été constituées en grande partie pendant la période coloniale. Ce fait pose inévitablement la question de la manière dont elles ont été acquises, et donc de celle d’une restitution éventuelle à leur pays d’origine. Le musée prend part, avec un esprit ouvert et constructif, aux débats menés à ce propos et n’esquive pas les discussions concernant l’avenir du patrimoine culturel africain en Europe.

Entre 1976 et 1982, le MRAC a transféré 114 objets ethnographiques à l’Institut des Musées Nationaux du Zaïre à Kinshasa. Nous avons également transféré quelque 600 objets au Musée national du Rwanda à Butare.

Le MRAC n’a pas reçu récemment de demande formelle de restitution mais est disposé à entamer un dialogue à ce propos avec les musées nationaux des pays concernés. Il a des accords de coopération avec les musées nationaux de la RD Congo et du Rwanda, ainsi qu’avec le Musée des Civilisations noires à Dakar. Actuellement, le musée développe une politique en vue de faciliter l’accès des musées africains à ses collections. Il numérise le patrimoine culturel tel que les archives, photos et films et le transférera sous cette forme aux pays concernés. Par ailleurs, le musée intensifie l’étude de la provenance des objets susceptibles d’avoir été acquis de manière illégitime.

Lisez le point de vue du Conseil de Direction du MRAC sur la restitution.

 

Les collections du musée contiennent-elles des restes humains ?

Le MRAC conserve deux momies arrivées dans ses collections dans les années 1930 par le biais du Ministère des Colonies. Il s’agit de deux hommes dont le corps a été momifié de manière naturelle. Ils ont été étudiés pour la première fois en l’an 2000. Les chercheurs n’ont pas pu établir l’âge exact des corps mais ont pu déterminer qu’il s’agit de bergers de la région du Kivu décédés entre le 17e et le 19e siècle dans une grotte.

En 1964, le département d’anthropologie physique du musée a été fermé. Les crânes et autres restes humains qui y étaient conservés ont alors été transférés à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique où ils se trouvent toujours aujourd’hui. Actuellement, le musée conserve encore quelques restes humains intégrés dans des collections ethnographiques. Il s’agit par exemple d’instruments de musique dont la caisse de résonance se compose d’une voûte crânienne, et d’une corne à laquelle un morceau de mâchoire est attaché.

 

Qu’est-ce que la « Charte de l’impérialisme » ?

Depuis quelque temps, il circule sur les réseaux sociaux une « Charte de l’impérialisme ». Si l’on en croit certains auteurs et internautes, l’AfricaMuseum disposerait de ce document « confidentiel ». Il s’agit toutefois d’un faux.

La charte aurait été établie à Washington à l’époque de l’esclavage. Lors de la conférence de Berlin en 1885, les puissances occidentales l’auraient négocié en toute discrétion. Après les Première et Seconde Guerres mondiales, ils auraient de nouveau discuté de ce document. Dans cette charte, les pays occidentaux se seraient engagés « à exploiter les pays pauvres et à massacrer leurs habitants ». Ils auraient également décidé que « leurs dirigeants ne peuvent être poursuivis pour tous les crimes qu’ils commettent dans le monde entier ».

Le document suscite toutefois bon nombre de questions. Il est anonyme : on n’en connaît ni les auteurs ni l’origine exacte. Il n’est pas original : seules des copies en ont été diffusées. Une charte est un document officiel qui n’a en principe de valeur juridique que lorsqu’il est signé par une ou plusieurs personnes ; ce n’est pas le cas. De plus, la charte aurait fait l’objet de négociations répétées et à divers endroits. Il devrait donc exister des variantes du texte original dans les archives des pays et institutions concernés, or il n’en est rien. Aucun historien professionnel n’a jamais mentionné le document. Il est en outre surprenant qu’un document supposé établi à l’époque de l’esclavage ne surgisse qu’au 21e siècle…

Le contenu du document pose problème également. Il contient nombre d’invraisemblances, d’anachronismes et de constructions de phrases inhabituelles dans un langage protocolaire, diplomatique. Quelques exemples : la notion de « tiers-monde », qui figure à plusieurs reprises dans le texte, n’a été introduite qu’en 1952 par le démographe et économiste français Albert Sauvy ; le concept de « génocide », qui figure également dans le texte, n’a été utilisé pour la première fois qu’en 1943, par l’avocat polonais Raphael Lemkin ; et les termes « aide économique au développement », « armes de destruction massive » et « leaders » n’ont pas été utilisés avant la seconde moitié du 20e siècle. De plus, il se dégage de cette charte une vision généralisée, voire simpliste qui semble émaner d’une hostilité radicale, vengeresse, à l’égard de « l’Occident ». Son objectif demeure nébuleux.

Ce document, que certains utilisent pour semer le trouble auprès des personnes mal informées, est donc un faux et relève des « fake news ». Il rejoint les théories du complot et est fondé sur d’autres documents fictifs, tels que les Protocoles des Sages de Sion, un faux antisémite bien connu du début du 20e siècle. Il n’est d’ailleurs pas le seul faux concernant le début du colonialisme à circuler sur internet. Ainsi, on y trouve depuis quelques années un texte similaire intitulé Discours du Roi Léopold II à l’arrivée des premiers missionnaires au Congo en 1883.

Il est donc totalement impensable que l’AfricaMuseum puisse posséder un tel document. Aucun inventaire n’en fait mention. Les archives historiques conservées au musée peuvent être consultées en ligne ou sur simple demande.