Statue Nkisi Nkonde

 08.10.2021

Propriété du chef Ne Kuko, cet objet de pouvoir a été spolié par Alexandre Delcommune lors d'une expédition punitive fin 1878.

  • Numéro d’inventaire EO.0.0.7943
  • Bois (Canarium schweinfurthii) et autres matériaux
  • XIXe siècle
  • Propriété du chef Ne Kuko, l’un des neuf rois de Boma
  • Village de Kikuku, région de Boma, Bas-Congo, RD Congo
  • Spoliée par Alexandre Delcommune suite à une expédition punitive, fin 1878
  • Conservée par Delcommune dans son poste / ses entrepôts de Boma
  • Réclamée par Ne Kuko fin 1878 (avant son conflit et sa défaite contre Jouca-Pava)
  • Emportée en Belgique par Delcommune en 1883
  • Donnée par Delcommune à l’Association Internationale Africaine, vraisemblablement dès 1883
  • Exposée à Anvers en 1885
  • Donnée par l’État indépendant du Congo au Musée de la Porte de Hal en 1891
  • Déménagée en 1906 vers les Musées royaux d’Art et Histoire au Cinquantenaire
  • Donnée au Musée du Congo en 1912
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Objet de pouvoir...

Le commerçant belge Alexandre Delcommune (1855-1922) s’est emparé de cette statue dans les environs de Boma, lors d’une attaque lancée contre le chef Ne Kuko en 1878.

À cette époque, quelques Européens, principalement portugais, travaillent pour différentes maisons commerciales de plusieurs états occidentaux et sont installés dans cette région de l’estuaire du fleuve Congo.

Arrivé à Boma en 1875, Delcommune était employé par la maison française Lasnier, Daumas, Lartigue et cie (devenue Daumas, Béraud & cie en 1879) qui négociait du caoutchouc et de l’ivoire.

Dans ses mémoires, Delcommune fait le récit du conflit économique à l’origine de la guerre contre les neuf rois de Boma durant laquelle il spolia cette statue.

À cette époque, la fin de la Traite, la concurrence commerciale des terres de l’intérieur ainsi qu’une longue sécheresse depuis 1872 au Congo avaient entraîné une forte baisse de la circulation marchande et donc une perte de revenus pour les intermédiaires congolais entre le Mayumbe et le bas-fleuve. Pour y remédier, les neuf chefs de Boma décidèrent d'introduire une augmentation des taxes sur leurs routes commerciales.

Cette décision, contraire à un accord antérieur de 1872, fut jugée intolérable par les commerçants européens. Les chefs de Boma maintinrent néanmoins leur position malgré les pressions exercées. Delcommune rapporte leur déclaration :

Les rois chargèrent nos envoyés de nous dire que la terre leur appartenait, qu’ils étaient seuls maîtres chez eux, que si les blancs n'étaient pas satisfaits, ils n’avaient qu’à s’en retourner d’où ils étaient venus. (Delcommune 1922 : 93)

Les commerçants européens perçoivent cette réponse comme une déclaration de guerre et décident d'attaquer les chefs pour les punir. Huit des neuf chefs de Boma sont attaqués de nuit par des agents européens, avec le soutien de mercenaires (appelés Kroumen). Delcommune dirige l’offensive contre Ne Kuko, au cours de laquelle des habitations sont incendiées afin d’éclairer la scène et de jeter la frayeur parmi les assiégés. L’assaut prend les habitants du village de Kikuku totalement par surprise et sème la panique, les contraignant à abandonner dans leur fuite cette sculpture décrite par Delcommune comme un fétiche de guerre.

Le Belge connaissait d’ailleurs cet objet de pouvoir et l’avait même déjà invoqué pour retrouver six de ses employés, accusés de vol dans ses entrepôts.

Je connaissais ce fétiche depuis longtemps et je savais la réputation très grande dont il jouissait à vingt ou trente lieues à la ronde. J’en fis l’expérience moi-même dans des circonstances curieuses qui méritent d’être racontées et qui montrent la foi qu’ont les indigènes dans certains de ces dieux. (Delcommune 1922 : 96)

Par ce geste, il cherchait (et réussit) à ce que la population dénonce les hommes en fuite.

En faisant prendre la statue, Delcommune sait donc parfaitement qu’il a pris un otage extrêmement puissant.

J’avais la certitude que la prise de ce dieu fameux aurait un effet considérable sur la suite des évènements qui se déroulaient en ce moment. (Delcommune 1922: 100)

Et en effet, dès les discussions ouvertes à la demande des rois de Boma pour mettre fin au conflit, Ne Kuko demande que la statue lui soit restituée. Mais Delcommune refuse, estimant que ce point ne fait pas partie des négociations en cours et qu’en tant que butin de guerre, il revient à lui seul de décider d’un éventuel rachat le moment venu.

Ne Kuko s’insurge contre cette attitude et Delcommune formule des menaces à son encontre.

Le roi Né Cuco demanda que le grand fétiche lui fût rendu, ce à quoi je m’opposai formellement, la chose n’étant pas prévue dans la palabre. 
Le fétiche étant une prise de guerre, m’appartenait ; je ne traiterai de son rachat que lorsque j’en jugerais le moment opportun.
Le roi Né Cuco se fâcha à tel point que je finis par lui dire que s’il voulait son fétiche, il n’avait qu’à venir le chercher chez moi, mais que je ne lui conseillais pas de tenter l’aventure.
 (Delcommune 1922: 103)

Selon Delcommune, cette guerre […] brisa pour toujours le prestige des rois de Boma et affermit considérablement l’autorité des Européens ; elle eut aussi pour conséquence un conflit entre le roi Ne Kuko et le prince Jouca-Pava, qui était ministre (mambouc) des 9 rois de Boma mais également le représentant au sein de la société congolaise de la maison française dont Delcommune était le gérant :

[…] quelques mois plus tard, un conflit armé [éclata] entre le roi Né Cuco et Jouca-Pava, que le premier accusait d’être la cause de l’insuffisance de droits de passage des caravanes du Mayumbe et de la non-remise du fétiche dont je n’avais pas voulu me dessaisir, malgré la riche rançon qu’en offrait le roi.
Jouca-Pava battit les hommes de Né Cuco lui incendia sa résidence et l’obligea à payer un tribut de guerre considérable.
 (Delcommune 1922: 103-104)

Fort de cette victoire sans merci, Delcommune se garde donc bien de rendre la statue durant les quatre années qui suivent. Il l’emporte ainsi en Belgique lorsqu’il rentre en mai 1883 (Couttenier 2018 & 2020).

Arrivé à Bruxelles, Delcommune est reçu avec égards par Maximilien Strauch, Secrétaire général de l’Association Internationale Africaine (AIA). Sous couvert humanitaire, cette organisation créée par Léopold II avait pour but de conquérir des territoires en Afrique.

Delcommune donne la statue de Ne Kuko à l’AIA, avant de repartir au Congo en octobre 1883 pour le compte de l’Association Internationale du Congo (AIC) – également créée par Léopold II à la suite du Comité d’Étude du Haut-Congo (CEHC) et dont Delcommune avait vu l’arrivée des premiers agents (dont Henry Morton Stanley) à Boma.

Dès cette époque, Delcommune avait décidé de rejoindre l’entreprise du roi belge.

Ce fut à cette époque et sur les conseils de mes nouveaux amis, que je résolus, moi aussi, de travailler à la grande œuvre due à l’initiative du Roi des Belges, et malgré l’admirable santé que j’avais et la belle position que j’occupais, je résolus de rentrer en Europe et de me mettre à la disposition du Comité d’Etudes du Haut-Congo. (Delcommune 1922: 145)

Mais en tant que gérant de factorerie et plus ancien Belge installé à Boma, Delcommune est certainement bien placé pour ne se faire aucune illusion sur ce que cette entreprise recouvre.

Stanley, lui-même, admet que les soi-disant sociétés géographiques et commerciales ne cherchaient pas seulement à étendre leurs connaissances géographiques et perspectives marchandes, mais servaient aussi les intérêts politiques de leurs gouvernements (Couttenier 2020 : 49).

Lorsque Delcommune s’engage en 1883, l’AIA et l’AIC ont déjà officiellement annoncé leur participation à l’Exposition universelle d’Anvers prévue en 1885. C’est sans doute dans cet élan de propagande coloniale naissante que Delcommune fait don de la statue.

 

De nouveaux forfaits à l’encontre des rois de Boma

Le rôle joué par Delcommune à l’encontre des rois de Boma est loin d’être terminé. Au contraire, l’AIC souhaite se servir de son expérience pour poursuivre une œuvre qui ne se contente plus d’afficher des visées uniquement commerciales ou géographiques (ni même humanitaires), mais cherche à obtenir des droits souverains sur les territoires concernés.

"Ce fut en avril 1884 que je reçus les premières instructions de Bruxelles, instructions datées du 1er février, faisant connaitre confidentiellement les vues politiques de l’AIC.
L’objet de ces instructions était de jeter les premières bases du futur Etat, par l’obtention de la soumission des roitelets indigènes." (Delcommune 1922: 160)

Delcommune est donc de nouveau en relation avec les neuf chefs qu’il invite au village de N’Eourou (résidence du roi Ne Oro) le 19 avril 1884 et auxquels il fait signer neuf traités de cession de souveraineté. Le fonds des Archives africaines du Ministère des Affaires étrangères de Belgique conserve les originaux et les copies de cette série de documents signés d’une croix par les neuf rois de la région. Le roi Ne Kuko est l’un des signataires :

traité signé par le chef Ne Kuko

Transcription:

Traité
Entre Alexandre Delcommune, agissant au nom & pour le compte de l’Association Internationale du Congo & le Roi Nécouco chef indépendant de M’Boma agissant pour lui ses descendants et successeurs, il a été convenu ce qui suit :
Art. I. Le Roi Nécouco cède à l’Association Internationale du Congo les droits de souveraineté sur tous les territoires soumis à son autorité, y compris (?) dans les villages & terres dépendantes cités ci-après :
M’banza N’Cambou (?) : Caïeu m’Boma, N’Couvale (Manidombi), Louvongo N’Sonni, Matunda (Capita) 
Art. II. Cette cession a lieu moyennant paiement de vingt pièces d’étoffes, deux fusils, & cadeau que Nécoucou reconnait avoir reçu.
Ont signé
Roi Nécouco X
Interprètes : 
-Jouca Couto prince X
- prince Lutete (?) X
Fait au village de N’Eourou
Le 19 avril 1884
(signé) Delcommune

Delcommune avoue lui-même dans ses mémoires avoir trompé les rois de Boma dont il se vante pourtant quelques lignes plus tôt « leur inspirer une confiance absolue » (p. 163) :

Il serait grotesque de ma part d’affirmer que je mis ces rois au courant de tous les privilèges que comportent les droits de souveraineté […]. (Delcommune 1922: 165)

Les neuf rois de Boma, épaulés par les commerçants portugais, tentent très vite de se défaire de ces engagements en faisant jouer les rivalités européennes. Cette résistance semble d’ailleurs s’organiser autour de la personne de Ne Kuko. C’est  dans son village qu’a lieu, le 5 juin 1884, la première grande réunion publique pour faire des déclarations à l’égard des droits de souveraineté que ces princes [les rois] ont sur les territoires qu’ils gouvernent (Delcommune 1922 : 168).

Mais les rois de Boma ne réussissent pas pour autant à se défaire de l’emprise belge qui s’affirme au contraire avec une reconnaissance de l’État indépendant du Congo (EIC) par les puissances occidentales au cours de l’année 1885.

 

Histoires de collections…

Pendant ce deuxième séjour de Delcommune au Congo, la statue de Ne Kuko passe ainsi des collections de l’AIC aux collections du nouvel EIC, qui restent un temps encore rassemblées dans les écuries du Palais royal sur la place du Trône de Bruxelles (Van Schuylenbergh 2020 : 130).

La sculpture de Ne Kuko est exposée à l’Exposition universelle d’Anvers en 1885. À cette occasion, elle retient visiblement l’attention des visiteurs et commentateurs de la manifestation. Mais lorsqu’en 1891, la statue est donnée par l’EIC au Musée royal d’Antiquité d’Armures, d’Artillerie et d’Ethnologie de la Porte de Hal, son histoire se perd quelque peu parmi les différentes collections en provenance du Congo qui saturent les espaces. L’objet est ensuite déménagé en 1906 dans les nouveaux locaux du Parc du Cinquantenaire. Faute de place et d’aménagement adéquat, les collections ethnographiques, notamment africaines, patientent plusieurs années en réserve. Finalement, les pièces du Congo sont envoyées en 1912 au Musée du Congo belge à Tervuren (précurseur de l’AfricaMuseum), où sont centralisées les collections de l’État belge en provenance de sa « nouvelle » colonie.

photo d'une statue
Nationaal Museum van Wereldculturen, Museum Volkenkunde, Leiden. RV 1032-198. Don du gouvernement de l'EIC, 1894

dossier d'acquisition
Dossier d’acquisition DA.2.277 – Envoi de Musées Royaux d’Art et d’Histoire (Cinquantenaire), 1912

Selon Maarten Couttenier, il est possible que la statue ait également été exposée à l’exposition d’Anvers en 1894 avec une autre sculpture de style très proche qui fut ensuite donnée par l’EIC au Musée de Leyde (où elle est toujours conservée aujourd’hui). Plusieurs de ces grandes figures de pouvoir Yombe ont donc été enlevées par les agents de l’EIC (ou précurseurs de) dans ces années ; ce qui soulève des questions sur les circonstances de ces prises patrimoniales dans un contexte de conquête hégémonique du pouvoir.

... & archives familiales

Lorsque Delcommune rentre en Belgique en 1883, emportant la statue de Ne Kuko, il emmène également avec lui une enfant de 3 ans prénommée Adèle, née en 1880 à Boma de son mariage avec Mabenjia, une très jeune des filles du prince Jouca-Pava.

Ce fut en mai 1883 que je repris le chemin du pays natal. Je l’avais quitté neuf ans auparavant. J’étais accompagné de la petite fille âgée de trois ans que j’avais eue avec la fille de Jouca-Pava. Un jeune boy de dix ans que j’amenai pour la soigner, m’accompagnait également. (Delcommune 1922: 148-149)

Ce mariage eut lieu à l’issue d’un conflit ouvert entre Jouca-Pava et Delcommune. Si l’accord de Jouca-Pava à ce mariage fut certainement forcé, comme le montre le récit de Delcommune, le consentement de Mabenjia n’y est quant à lui même pas évoqué.

Salle AFROPEA

Dans la salle Afropea du musée, vous verrez un portrait de studio d’Adèle Delcommune (1880-1933) par le célèbre photographe Alexandre, sans doute pris à l’occasion de son mariage qui eut lieu à Bruxelles le 20 juin 1905.

Une autre photographie, plus tardive, montre son mari, Eugène Peeters (1880-?) en 1954.

Un dernier portrait familial présente leur fils William Peeters (1908-1973). Il s’agit donc du petit-fils d’Alexandre Delcommune, le jeune Willy auquel Delcommune dédie le 1er tome de ses souvenirs Vingt années de vie africaine. Récits de voyages, d’Aventures et d’Exploration au Congo belge. 1874-1893, publié en 1922 :

A mon petit-fils Willy 
Agé aujourd’hui de quatorze ans.
Pour l’engager à parcourir le monde comme l’a fait son grand-père.
L’homme, qui n’a pas voyagé, non seulement ne peut se faire une idée des beautés prodigieuses que la nature étale sur la surface du globe, mais encore est incapable de comprendre l’humanité.

La lecture de cet ouvrage aujourd’hui est édifiante en tant que témoignage emblématique de l’appropriation par la violence de biens matériels, y compris culturels et patrimoniaux, dans une logique économique agressive, mais aussi sur le sort parfois subis par les jeunes femmes et par les enfants.

Le rapport de force entre Européens et Africains, dont l’iniquité est accentuée en fonction de la personnalité des acteurs en présence, ne fait que croitre avec le durcissement de l’occupation territoriale européenne au fil des années ; ce qui tend à imposer aux populations africaines un état de sujétion incontestable (formalisé par la signature des traités de cession de souveraineté). Le destin de Jouca-Pava, le grand-père d’Adèle dont Delcommune relate la fin tragique (Delcommune 1922 : 86), illustre tant les drames de destins individuels brisés que les liens familiaux tissés dans l’ombre de l’Histoire qui se noue alors entre le Congo et la Belgique.

Les photographies d’Adèle et de William Peeters ont été données au musée en 1954 par Eugène Peeters (le gendre de Delcommune) qui est représenté assis dans le fauteuil préféré de son beau-père sur la troisième image. Cette dernière a été prise lors d’une visite de Frans M. Olbrechts (le directeur du musée de Tervuren) à Eugène Peeters, dans la villa familiale de Spa, le 7 juillet 1954.

Un reportage photographique (voir ci-dessous) est d’ailleurs réalisé à cette occasion par René Stalin, un photographe travaillant entre autres pour l’agence de propagande coloniale Inforcongo.

La villa Mongonganita

En 1909, Delcommune fait construire une villa (détruite et dont seul le bâtiment des écuries subsiste aujourd’hui) à Spa. Le nom Mongonganita donné à cette villa l’inscrit d’emblée dans le passé africain de son propriétaire, en référant à l’un des surnoms qu’il a reçus lors de son premier séjour au Bas-Congo :

Pendant ces neuf années consécutives de séjour sous les tropiques, de 1874 à 1883, j’avais été baptisé quatre fois par les indigènes, c’est-à-dire que j’avais changé trois fois de surnom. Le premier qui était tout indiqué ‘Long nez’, fut suivi de ‘Grand Tireur’, puis du ‘Chasseur d’hippopotames’ ; et enfin le dernier ‘Mongongo’, qui veut dire ‘celui qui aime les femmes’, me fut donné par suite d’un petit incident que je raconterai pour la curiosité du fait. (Delcommune 1922: 145)

Mais il est difficile de traduire le terme Mongonganita littéralement : ‘mongongo’ en langue lingala signifie ‘gorge, voix’ et ‘anita’ (hormis un prénom féminin) reste difficile à interpréter.

Le dictionnaire kikongo-français de Laman (1936) relève toutefois qu'en kikongo, ‘mu-ngonga’ est le ‘nom de certains Blancs (d’Europe)’ mais surtout il indique que "mungongo anyeka" signifie "avoir le corps souple, être souple des reins". Mongonganita est peut-être une déformation par Delcommune de cette expression.

Ce qui éclairerait sous un jour quelque peu moins chevaleresque l’explication de ce surnom rapportée par Delcommune dans ses souvenirs.

Quelle que soit la pertinence de cette traduction, la villa Mongonganita a bel et bien été aménagée pour contenir les souvenirs africains de Delcommune. Dans la salle de billard, la riche mise en scène de la collection d’objets congolais intègre également des animaux – ainsi que la reconstitution d’un trophée de chasse imaginaire (n° 623) – et des photographies (un présentoir est visible sur n° 621) (Van Schuylenbergh 2020 : 73-75).

 

Les autres objets de la collection Delcommune

Malgré l’ampleur du dispositif décoratif déployé au sein de la villa Mongonganita, les collections qui sont parvenues au musée en provenance des héritiers et descendants de Delcommune se limitent à 38 objets, dont 1 instrument de musique (un sifflet luba). Un de ces objets, un pendentif en ivoire sculpté du Katanga, a intégré les collections de l’Institut des Musées nationaux du Zaïre en 1978.

 

La collection vendue en 1958 par William Peeters, petit-fils de Delcommune, comprend essentiellement des petits objets utilitaires de prestige à usage personnel :

  • une dizaine d’ivoires sculptés du Katanga ;
  • huit coupes kuba ;
  • cinq bracelets en ivoire ;
  • trois statuettes de la région du Bas-Congo ;
  • deux pipes kuba, dont une de qualité exceptionnelle (EO.1958.6.9 - elle est publiée à ce titre dans le catalogue Trésors cachés, n°139) ;
  • quelques outils.

La plupart de ces objets ont sans doute été rassemblés lors de ses troisième et quatrième séjours puisqu’ils proviennent majoritairement des régions que Delcommune a alors traversées.

Aucune de ces pièces n’est actuellement présentée dans les salles du musée, mais, hormis les 3 portraits familiaux évoqués ci-dessus, une autre reproduction photographique réfère à Delcommune au sein de l’exposition permanente.

Salle Paysages et Biodiversité

Cette photographie dédicacée par Delcommune est intitulée Souvenir de chasse. Vous la trouverez reproduite sur le cartel de l’hippopotame naturalisé qui est exposé dans la salle Paysages et Biodiversité.

Cette image permet d’évoquer les activités de Delcommune au Congo lors de son quatrième séjour, le second qu’il accomplit pour la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie (C.C.C.I.) ; un organisme qui l’a engagé à partir de 1887 et reçu dans son Conseil d'Administration en mai 1889, au retour de sa première mission, concernant la prospective commerciale d’un chemin de fer au Haut-Congo.

Delcommune doit, cette fois, prendre le commandement d'une expédition au Katanga.

Il quitte l’Europe mi-1890, accompagné entre autres de l’ingénieur des mines Norbert Diderrich. Les enjeux économiques et politiques de cette mission sont à la mesure des kilomètres parcourus et des pertes humaines comptabilisées par l’expédition qui dû faire face à de nombreux épisodes de conflits et de famine lors de son parcours.

C’est en atteignant la rivière Lomami, à hauteur du village de Makoa, que cette photographie, qui représente Delcommune posant fièrement à côté d’un trophée de chasse composé de 13 têtes d’hippopotames disposées en pyramide, a été prise le 13 juillet 1891.

Une des images de la villa Mongonganita (n° 619) montre au-dessus de la cheminée de la salle de billard une autre photographie de cette chasse à l’hippopotame. Celle-ci constitue le pendant indispensable à la compréhension de la photographie exposée au musée.

Ces photographies sont d’ailleurs publiées toutes deux dans le second tome de l’ouvrage de Delcommune intitulé Vingt années de vie africaine. Récits de voyages, d'aventures et d'exploration du Congo Belge, 1874-1893 (image 1 / image 2).

Il s’agit de deux différents registres d’iconographie. La photographie mettant en scène Delcommune et les têtes d’hippopotames est passée à la postérité et a souvent été présentée comme le symbole du carnage de la faune pratiqué au Congo conforté (en cela) par la légende de l'auteur montrant les têtes de gibier : Un trophée de chasse peu ordinaire (Delcommune 1922 : 128), ainsi que sa longue note justifiant en quelque sorte l'aisance de cette action qui se déroule sur la terre ferme, tandis que la chasse aquatique présente davantage de dangers (Van Schuylenbergh 2020 : 41-42).

Mais l’autre image restitue sans doute plus justement le caractère exceptionnel de cet abattage de 13 hippopotames en un temps record (2h30) qui a attiré une foule de spectateurs africains : 

Jamais je n'ai vu encore gens plus impressionnés que les indigènes des villages les plus rapprochés, qui étaient tous accourus à mon retour de cette chasse. Ils n'osent plus m'approcher, et la femme qui sert de guide se roule à mes pieds et me baise les mains. (Delcommune 1922: 128)

Cette photographie illustre également la problématique de l’approvisionnement en nourriture de ces expéditions gigantesques dans un contexte incertain :

Il semble, néanmoins, que les repas en viande constituent parfois un luxe dans les expéditions qui se nourrissent surtout sur le dos des populations des régions traversées et dépendent ainsi du bon ou mauvais état de santé des productions vivrières locales. Durant son expédition au Katanga en 1891, Alexandre Delcommune (1855-1922) au service de la Compagnie du Congo pour le Commerce et l'Industrie (C.C.C.I.) narre les aléas du voyage durant lequel alternent des périodes de franches famines avec des festins parfois ‘pantagruéliques’ qui dépendent de ce qu'il peut alors trouver en gibier de chasse. Sur le Haut-Lomami, Delcommune et son adjoint Diderrich abattent pendant deux heures et demi, treize hippopotames qui fournissent plus de quinze mille kilos de viande aux quatre cents suiveurs africains et dont une partie est échangée avec les hommes de Kasongo Kalombo afin d'annoncer sa venue pacifique dans son territoire. Si l'ampleur de cette chasse était exceptionnelle, les hippopotames ne sont pas rares et demeurent la principale ressource en viande du voyage, outre le gibier traditionnel, antilopes, zèbres, oiseaux. (Van Schuylenbergh 2020: 41-42)

Suite à des opportunités de chasse telle que celle-ci, les hommes pouvaient parfois transporter des charges de plus de 24 kg de viande.

Faire face aux aléas, notamment d’approvisionnement, n’a pas toujours été possible. Sur les 670 hommes du départ, 500 ont perdu la vie au terme de l’expédition de Delcommune en février 1893.

 


Dans le cadre de ses recherches, l'historien Maarten Couttenier a rencontré les chefs actuels de la région de Boma, Alphonse Baku Kapita et Madelaine Tsimba Phambu. Dans ce podcast, il parle de sa rencontre avec le chef Alphonse, chef actuel du village de Kikuku (podcast en néerlandais) :


Texte élaboré à partir d’une proposition d’Agnès Lacaille sur base de recherches spécifiques et d’une synthèse des données ci-dessous.

SOURCES

Interviews, correspondences (e-mails) : Christine Bluard, Bambi Ceuppens, Maarten Couttenier, Jacky Maniacky, Hein Vanhee, Patricia Van Schuylenbergh.

Archives :

  • AGR : Dossiers du Personnel d’Afrique, registre SPA/DG/767, p. 201, A. Delcommune ; État civil, acte de mariage
  • MRAC, Section d’ethnographie, dossiers d’acquisition : Musées Royaux du Cinquantenaire ; Eugène Peeters ; William Peeters.

Ouvrages et articles :

  • Bontinck F., Boma sous les Tshinus, Zaïre-Afrique 135 (1979), pp. 295-314
  • Couttenier M., Le Congo à Anvers, avant Berlin et Leyde, 100 x Congo, catalogue de l'exposition, Anvers, MAS, 2020, pp. 46-57.
  • Couttenier M., EO.0.0.7943, BMGN – Low Countries Historical Review, vol. 133-2, 2018, pp. 79-90
  • Delcommune A., Vingt années de vie africaine. Récits de Voyages, d’Aventures et d’Exploration au Congo belge, 1874-1893, Bruxelles, Vve F. Larcier, 1922. Volume I / Volume II
  • Haulleville A. (Baron de), C’est dans un grenier à foin que Léopold II réunit les premières collections du Musée du Congo belge, Les Cahiers Léopoldiens, n° du 15 décembre 1958 au 15 janvier 1959, pp. XXIX and XXX.
  • Lauro A., Des femmes entre deux mondes : ‘ménagères’, maîtresses africaines des coloniaux au Congo Belge, actes du colloque Savoirs de genre / quel genre de savoir ?, Bruxelles, Sophia, 2005, pp. 206-222.
  • Le Congo illustré, vol. I, fasc. 1, 1892, (ill. janvier: L’école des inkimbas du village de Nékuku, d'après un cliché de M. Shanu, photographe à Boma)
  • Luwel M., Le Musée du Congo du Léopold II. Des combles des écuries royales aux somptueuses salles de Tervuren, Revue Congolaise Illustrée, XXX, 1958, 6, pp. 13-16.
  • Morimont F, H.-A. Shanu: photographe, agent de l’Etat et commerçant africain (1858-1905), La mémoire du Congo. Le temps colonial, catalogue d'exposition, Tervuren, MRAC, Gand, Snoeck, 2005, pp. 213-217.
  • Pironet L., Architecture thermale : les résidences et villas de Spa, Histoire et Archéologie spadoises. Musée de la Ville d’Eaux Villa Royale Marie-Henriette. SPA. BULLETIN trimestriel, sept. 1981, pp. 110-111.
  • Snoep Nanette, Recettes de Dieux, catalogue de l'exposition, Paris, mqB, pp. 44-45.
  • Van der Straeten E., Alexandre J. P. Delcommune; Biographies Coloniales, 1949, col. 257-262.
  • Van Schuylenbergh P., Faune sauvage et colonisation. Une histoire de destruction et de protection de la nature congolaise (1885-1960), PIE Peter Lang, Bruxelles-Berlin, 2020 (Coll. Outre-Mers, vol. 8)
  • Vellut J.-L., Les traités de l'Association Internationale du Congo dans Ie Bas-Fleuve Zaïre (1882-1885), Un siècle de documentation africaine 1885-1985, Ministère des Affaires étrangères, Bruxelles, 1985, pp. 25-34
  • Verswijver G. (éd.), Treasures from the RMCA collection, catalogue exhibition “Hidden Treasures”, Tervuren, RMCA, 2000, pp. 170; 343-344.
  • Volper Julien, Art sans pareil, exhibition catalogue, Tervuren, RMCA, p. 15 + exhibition booklet
  • Wynants M., Des Ducs de Brabant aux villages Congolais. Tervuren et l’Exposition Coloniale 1897, catalogue de l'exposition, Un tram pour le Congo, 20/6-16/11/1997, Tervuren, MRAC, 1997, 184 p.

 

L’histoire de cette statue a entre autres été le sujet de recherches menées en RD Congo en 2016 par l’historien Maarten Couttenier. Celles-ci ont fournis des informations complémentaires à celles que nous livrent les archives disponibles en Belgique. Il existe certainement encore des archives et des mémoires familiales tant en Belgique qu’en RD Congo qui permettraient d’enrichir la biographie de cet objet. Avez-vous des remarques, des informations ou des témoignages à partager sur cet objet ou sur ce type d’objets ? N’hésitez pas à nous contacter : provenance@africamuseum.be.

 

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