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Le guérisseur face aux maladies du corps et de l'esprit : autrefois et actuellement (raconté par Jean Lehmann)

Le guérisseur, qui est-il ? De quel milieu est-il issu ? Quelle est sa fonction ? Evolue-t-il ? Est-ce un sacerdoce ?

Esquisser un portrait type est impossible, car ceux qui ont accepté de nous parler d'eux-mêmes étaient rares. Cependant eu égard au respect populaire dont certains sont entourés et aux rites qui accompagnent quelques traitements, il nous paraît évident que ces hommes sont plus que de simples herboristes. Généralement il s'agit de paysans, attachés à la terre, la cultivant ou la faisant cultiver. Hommes parmi les hommes, que rien ne distingue du commun des mortels, ils vivent la même vie que leurs patients, mais observateurs pénétrants des faits et gestes de tous les habitants de la colline, ils en deviennent les conseillers privilégiés.

Les temps ont changé, l'évangélisation a porté quelques fruits, les classes dirigeantes se sont modifiées, la mentalité générale a évolué, même l'habitant de la brousse la plus reculée sait que le Burundi n'est plus le centre du monde et qu'à côté des valeurs traditionnelles existent celles du monde extérieur. Si le devin reste actuellement un homme parfois redoutable, il n'a plus le monopole du gouvernement des âmes. Il a dû évoluer. Aujourd'hui il devient de plus en plus un psychologue traditionnel allié à un herboriste qualifié.

Il nous faut rappeler que dans la société traditionnelle, la maladie, lorsqu'elle perdure, devient l'indice ou la preuve d'une situation conflictuelle entre le "malade", son clan, sa famille, un individu quelconque vivant ou mort. Elle constitue donc le sujet de réflexion du malade, de son entourage et du "médecin traditionnel" quant à la place de l'individu perturbé et conjointement perturbateur dans son milieu. En soi, la maladie d'un homme ne revêt qu'une importance secondaire; la grande affaire, c'est l'ordre et la tranquillité dans cette société particulièrement complexe qui doivent être préservés à tout prix.

Le rôle du devin-guérisseur est de découvrir ou de deviner les raisons de cette perturbation, d'y porter remède, et parfois de guérir. La cause de la maladie est rarement considérée comme naturelle, mais comme la volonté d'autrui de se manifester de manière impérative. Les raisons invoquées sont diverses : inimitiés personnelles, interdits de la coutume non respectés, ancêtres défunts irrités, comportement de la victime désapprouvé par la collectivité, etc. Le devin-guérisseur devient alors juge des conflits entre les hommes et le monde de l'imaginaire, de l'irrationnel, de l'au-delà. Gardien des coutumes, son rôle est essentiel dans une société de tradition orale qui fonctionnait sans organisation judiciaire structurée, sans police, sans prison.

Aujourd'hui, face à des consultants désemparés par l'évolution anarchique des structures de la société, le tradipraticien reste seul dépositaire des traditions auxquelles les populations africaines demeurent viscéralement attachées. La maladie, souvent sans rapport avec les causes supputées, lui permet de rappeler les règles, parfois de les modifier et de contraindre les individus à les respecter, car lui seul possède le pouvoir d'interpréter les signes, d'interroger les esprits, de les calmer, lui seul est investi de la force capable de rétablir l'équilibre. Son ascendant moral permet d'imposer la paix sociale entre les vivants tout comme entre les vivants et le monde de l'au-delà. Il est capable de réinsérer un individu suspect dans son milieu ou de l'en écarter définitivement. Parfois, il guérit aussi les maux du corps et si le traitement échoue, il est toujours loisible d'invoquer l'infraction à l'un ou l'autre interdit caché, l'ancêtre que l'on ne peut calmer, l'Esprit qui refuse d'intervenir. Au Burundi, son autorité a été renforcée du fait de quelques variantes de cette société par rapport à d'autres en Afrique et qui en font l'originalité.

Ainsi sur ce petit territoire, plusieurs groupes socio-culturels ont imbriqué leurs modes de vie, ont adopté une langue commune et se sont mélangés quelque peu. Il faut savoir que le Burundi appartient à cette frange de territoire où les cultures bantoues de l'Ouest africain se sont mélangées aux cultures des pasteurs nomades sur le territoire d'un ancien occupant pygmoïde. Le représentant de la culture bantoue au Burundi est Hutu, celui de la culture pastorale Tutsi ou Hima. Si la direction de la vie publique fut longtemps réservée aux lignages tutsi, l'influence du peuple agriculteur hutu n'était pas négligeable, parce que la plupart des devins-guérisseurs étaient issus de cette ethnie.

On a trop souvent réduit l'histoire passée de ce pays à un dualisme pasteur-guerrier et agriculteur-client. C'est oublier que le peuple tutsi s'est fixé au Burundi depuis très longtemps. L'agriculteur s'est petit à petit imposé comme allié et c'est ainsi que des lignages hutu de devins-guérisseurs ont peu à peu gagné de l'influence jusqu'à s'imposer à la cour royale. Aucune décision importante n'était prise sans leur concours. Voyages, jugements importants, nominations, guerres, tout était soumis à leur verdict. Certes, ils n'étaient pas le moteur de la vie publique, mais en étaient les témoins privilégiés, souvent les instigateurs influents, toujours les archives vivantes, donc les gardiens de la coutume, indispensables alliés d'un pouvoir typique d'une civilisation orale.

On voit apparaître ainsi une société d'hommes extraordinaires, devins, exorciseurs, guérisseurs, ritualistes, qui à chaque échelon de l'organisation sociale gouvernent l'inconscient des individus. Ils ont été consultés par les hommes de l'une ou l'autre ethnie. Au courant de bien des faits de leur vie et de l'histoire de leurs lignages, ils ont imposé à tous les membres de ces deux ethnies si souvent antagonistes, une égale attitude face aux difficultés de la vie, à la maladie et à la mort. Leur institution servit de trait d'union, favorisant durant plusieurs siècles une alliance stable entre les deux peuples.

En outre beaucoup de comportements, d'attitudes, de mentalités semblent se conjuguer dans ce petit pays, pour susciter une société où suspicion, haine et vengeance sont de règle. Pour le comprendre il serait nécessaire de traiter longuement de l'organisation sociale de la famille, de l'absence de rites d'initiation, de l'absence des classes d'âges, de la religion, du culte de la fécondité et de la sacralisation de la peur, afin d'expliquer pourquoi dans cette petite portion du continent, les grands rites collectifs et réconciliateurs bien connus des autres peuples d'Afrique centrale font si cruellement défaut. Ce n'est pas le but de cette publication, mais il faut que le lecteur sache cependant que parmi d'autres peuples africains, une partie de la prise en charge psychologique des individus est assurée par la société (initiation, rites de réconciliation, classes d'âge, danses collectives et populaires, etc.). Or ce n'est pas le cas au Burundi; ici une partie de ce rôle est dévolue au devin- guérisseur, ce qui renforce encore son emprise.

Dans la plupart des cas, son initiation est longue, elle se fait sous la houlette d'un aïeul et dure tant que celui-ci vivra. Nous n'avons pas rencontré de jeunes tradipraticiens au Burundi. Son instruction a deux buts : d'abord laisser passer le temps et lui faire acquérir cette capacité d'écoute et d'observation d'autrui qui fait le bon devin-guérisseur. Ensuite, lui apprendre la systématique des plantes et leurs propriétés médicinales. Le guérisseur est toujours considéré comme un homme bienfaisant, il doit conjurer les mauvais sorts et combattre les empoisonnements, donc connaître les plantes dangereuses, les poisons et les contrepoisons. Toute cette pharmacopée est longue à maîtriser. Parfois pour compléter cette instruction, la famille l'envoie à grands frais au loin, près de confrères plus expérimentés.

Il existe aussi des guérisseurs "inspirés", spécialistes des maladies psychosomatiques, initiés lorsqu'ils étaient eux-mêmes traités pour une maladie mentale. Ils ont été chargés de guérir de nouveaux patients, car ils savent ce qu'est le monde de la folie, celui où, possédés par les esprits, ils ont voyagé et dont ils sont revenus.

Dans les villes, enfin, apparaissent de simples herboristes. Quelques-uns possèdent l'une ou l'autre recette efficace et leur enclos ne désemplit pas. D'autres n'hésitent pas à mélanger à leurs herbes un médicament moderne.

Sont-ils prêtres du culte de Kiranga (héros mythique intercesseur entre l'être suprême, Imana, et les hommes) ?
Certes non ! Ce culte mélange les ethnies, les riches et les pauvres, les puissants et les humbles. Le tradipraticien sera un initié, parfois privilégié, parmi d'autres, mais sans recevoir de formation spécifique ni ressentir une vocation particulière. Du reste cette initiation ne l'empêche pas de participer à l'un ou l'autre culte chrétien ou musulman, parfois par opportunisme, mais souvent afin de rester sur le même pied que les autres hommes.

Enfin, existent tous ceux que l'Européen ne peut approcher. Autrefois, la cour royale, les princes, les puissants étaient entourés par des cohortes de devins-guérisseurs, jeteurs de sorts, faiseurs d'amulettes... qui régentaient le subconscient des puissants. Aujourd'hui, ils ont disparu pour la plupart, mais il est de notoriété publique que certains hommes politiques consultent régulièrement des devins triés sur le volet et à leur entière dévotion.

Ceux-là sont inabordables et de toutes façons n'intéressent pas l'enquêteur qui étudie la médecine populaire.

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